Denis, cher Denis (Part 3)
12 novembre 2008
«De nos jours tout le monde a forcément, à un moment ou à un autre de sa vie, l’impression d’être un raté.»
Michel Houellebecq, Extension du Domaine de la Lutte
Hier, rendez-vous mensuel avec mon cher ami Denis. L’intérêt de voir quelqu’un à intervalles espacés consiste à pouvoir apprécier les changements physiques de la personne. Coup de vieux, prise ou perte de poids, cernes sous les yeux, vous pouvez voir ceci comme un check up social régulier.
Et là, clairement, ce que je vis en face de moi hier soir laissait penser au pire.
Récit d’une descente aux enfers de quelqu’un ayant normalement tout ce qu’il faut pour être heureux :
Cette aventure humaine se déroule au Bouillon Racine, 3 rue Racine, Paris VI, célèbre brasserie de style Art Nouveau créée par les frères Chartier en 1906 et perpétuant, de nos jours encore, l’ambiance parisienne des années 1900. Nous avons décidé de prendre le menu incluant le bouillon de boeuf aux légumes en entrée, le coq au vin en plat principale et la charlotte aux poires en dessert, le tout accompagné d’un Chateau-Leoville-Lascases 1992.
En face de moi se tient mon ami Denis, courbé, l’air épuisé, le nez et les joues légèrement rouges, une expression de défaite profonde et sans appel sur le visage. Nous goûtons le Bordeaux grand cru dont le goût, charpenté et puissant, typique des St-Julien me laisse dériver loin dans l’éther. Mais je sens bien que Denis n’y croit pas, n’y croit plus. Pour lui, le millésime n’apporte aucune issue, aucune joie.
Au beau milieu du coq au vin, il me lance la terrible vérité, ce qu’il n’a pu se résoudre à avouer à qui que ce soit d’autre :
_Je vais aux putes.
Grosse coupure son, je manque de m’étouffer avec mon morceau de gallinacé en sauce. Il me faut trouver une prise, reprendre le contrôle de la conversation :
_Ca ne va… pas mieux avec Claire alors ?
Mais quel con. Les yeux de Denis commencent à devenir moites :
_Nous ne nous parlons plus depuis 6 semaines. Elle passe son temps avec la gosse, la tient dans ses bras en pleurant et en me gardant à l’écart. Plus tard, elle quitte l’appart en me laissant la petite et sans me dire où elle va. Tu sais, je crois que je suis en train de virer alcoolo là. J’enchaîne les bouteilles de vin, et pas que du grand cru. Ca m’aide à dormir, à oublier toute cette merde.
Je me prends à regarder notre bouteille d’un air vaguement coupable et me ressers un verre dans un grand geste de sacrifice. Plus pour moi signifie moins pour lui. Dans son état, c’est la chose à faire, c’est certain. Mais Denis n’a pas fini sa confession :
_Un soir, en rentrant du boulot (tu te rends compte ? J’en suis arrivé à avoir ENVIE d’aller bosser), je suis passé en voiture par le Bois de Boulogne, et là je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis arrêté devant une blonde à moitié à poil, j’ai sorti mon pognon et je l’ai baisé. Comme ça, sans un mot. Et tu veux savoir le pire ? J’ai aimé ça, et j’ai pleuré à la fin.
_Denis, ce n’est pas pour dire, mais tout ceci commence à sentir le divorce non ? Ou bien tu as un plan ?
_Tu sais bien que je ne peux pas. J’ai déjà ma mère sur le dos depuis que Claire a trouvé le moyen de se plaindre de moi pendant une de ses crises d’hystérie. Je passe pour le salaud dans l’histoire tu comprends. Selon notre bon ami le père de la paroisse, je ne fais que traverser une épreuve conjugale dont mon couple sortira plus fort, plus solide, dans la gloire du Seigneur. Faut quand même le faire : ma vie m’est dictée par un mec habitant à quasi 600 bornes de chez moi. Enfin voilà, maintenant tu sais. Je compte sur ta discrétion, bien entendu.
Pensant déjà au texte qui paraîtra le lendemain, je le regarde, solennelle :
_Tu sais bien que je suis une tombe. Mais je ne peux quand même m’empêcher de m’insurger devant ta situation. Selon les modèles établis, tu DEVRAIS être heureux !
_Ben je vais te dire : c’est toi qui a raison. Toi, avec tes soirées décadentes, ton champagne et ton cognac XO, tes pétasses attrapées à droite à gauche. Au moins, tu ne souffres pas.
_Là, en l’occurrence, depuis hier, si. Quand même un peu. Mais je conçois volontiers que mon degré de souffrance n’atteint pas le dixième du tien. Mais merde, ma vie est absurde ! Je ne sers à rien là ! Même pas à perpétuer l’espèce ! Ca ne peut pas être la solution !
Mais Denis ne m’écoute plus, son téléphone portable sonne. Il décroche et je peux entendre Claire hurler dans le combiné depuis l’autre bout de la table. Il va être temps pour lui de rentrer chez lui s’il veut éviter de payer notre soirée pendant les semaines à venir.
Nous nous quittons devant le restaurant, et je me rends compte en le regardant s’éloigner comme un fantôme que mon ami Denis n’existe plus vraiment. Marié depuis 2 ans à peine, il a déjà été broyé par la vie.
Je décide de rentrer chez moi à pieds, m’infligeant de ce fait 40 minutes de marche et je repense à Emilie, ses cheveux, son visage, ses yeux. Emilie, que j’ai perdue avant même de la rencontrer. Emilie, avec qui j’aurais pu me sentir bien. Peut-être. Comment savoir ?
Je rentre chez moi, seul. Mais je ne souffre pas vraiment.
Ce serait vraiment horrible si j’avais trouvé la solution à la vie.
PS: on écrit Fantôme, pas PHantôme.
Et ça se dit littéraire…
Un littéraire n’est rien sans son correcteur d’orthographe.
Et puis… c’est quoi en fait, un littéraire ?
Un type qui traduit “Crime scene” par “Lieu du crime”
La critique est toujours facile.